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Revue n° 53-54, 2005

Laissez étudier les bahais !
Article paru dans Le Monde


En Iran, les membres de cette importante minorité religieuse sont interdits d’université. Quinze intellectuels et scientifiques de France et d’ailleurs lancent ici un appel pour que cesse une discrimination intolérable.

Les journaux ont rapporté récemment l’indignation des gouvernements de nombreux pays, dont le nôtre, quand Mahmoud Ahmadinejad déclarait, le 26 octobre 2005, vouloir rayer Israël de la carte. Cette déclaration du président nouvellement élu de la République islamique d’Iran, ne devrait pourtant étonner personne. Elle ne fait que révéler ce qui est le fondement de la nouvelle société iranienne.

Depuis vingt-cinq ans, le régime islamique iranien nie l’existence de ceux qu’il ne veut pas voir, qu’ils vivent hors d’Iran ou sur son sol. Ainsi le régime iranien actuel pratique la discrimination selon des critères religieux. Il reconnaît deux catégories de citoyens : les musulmans chiites – et, dans une moindre mesure, les sunnites – et les fidèles de religions antérieures à l’islam (zoroastriens, juifs et chrétiens), citoyens de seconde zone. Les autres, en particulier les baha’is, les agnostiques et les athées, sont des non-citoyens.

Les fidèles de la religion baha’ie sont ainsi décrits par Antoine Spire dans la Chronique d’Amnesty de Février 1993 : ils cherchent “à concilier science et religion” et à promouvoir à la fois “l’égalité de l’homme et de la femme, l’abandon des préjugés de classe, de race et de religion, en s’appuyant sur une éducation universelle obligatoire, chacun étant incité à rechercher personnellement la vérité”. En Iran, les baha’is sont victimes de ségrégation à tous les stades de leur vie. Il en est une qui nous préoccupe, nous chercheurs et enseignants : ils n’ont pas droit aux études supérieures.

Depuis vingt-cinq ans, les fils et les filles de la minorité religieuse la plus importante du pays se contentent du baccalauréat. En Iran, c’est ainsi. Pour avoir le droit de s’inscrire à l’université, il faut s’y présenter comme musulman, juif, zoroastrien, ou chrétien, seules religions reconnues. Les autres citoyens n’existent pas. Les baha’is refusent, par principe, de feindre la conversion. Ils n’ont donc pas droit aux études. Depuis vingt-cinq ans, une génération, et la rentrée 2005 n’a pas failli à la règle. Nous, chercheurs et enseignants de France et d’ailleurs, refusons de nous y résigner.

Nous, qui avons eu la chance de poursuivre les études qui nous ont fait ce que nous sommes, voulons rappeler ici une évidence : l’accès à la connaissance est un droit fondamental de la personne humaine. Et nous ne pouvons que regretter que le gouvernement iranien, après avoir promis “de rendre accessible à tous, en pleine égalité, en fonction des capacités de chacun, l’enseignement supérieur, sans discrimination”, y compris “religieuse”, en signant la convention de l’Unesco contre la discrimination dans l’éducation, manque à sa parole.

De quoi s’agit-il ? Depuis l’avènement de la République islamique en 1979, les quelque 300 000 baha’is d’Iran sont considérés comme des “infidèles non protégés, (...) des non-personnes, et n’ont ni droits, ni protection” , indique la Fédération internationale des droits de l’homme (FIDH) dans son rapport de 2003 sur les discriminations religieuses en Iran. Ils n’ont pas le droit de percevoir de retraite, d’être fonctionnaires, d’inscrire un nom sur la tombe de leurs défunts, d’hériter, de se réunir pour pratiquer leur culte. Leurs lieux saints et leurs cimetières sont détruits. Les biens de nombreux baha’is confisqués. Des patentes de certains commerçants retirées. Des pressions sont exercées sur les employeurs pour licencier les salariés baha’is.

Pourquoi ? Leur foi, qui a vu le jour en Iran, au XIXe siècle, est postérieure à l’islam, et à ce titre, elle n’est pas considérée comme une véritable religion par le régime. Notons que le sort des autres religions n’est pas non plus très enviable. Les zoroastriens, juifs, et chrétiens, et à un degré moindre les sunnites, sont, eux, des “citoyens de seconde zone”, souligne la FIDH. Victimes principalement de discrimination à l’emploi, ceux-ci ont toutefois le droit de pratiquer leur culte, et de fréquenter l’université, et ne sont pas, à notre connaissance, soumis à une pression constante pour renier leur foi.

Dans les années qui ont suivi la révolution, la répression contre les baha’is a été féroce. Au début des années 1980, plus de 200 baha’is, parmi les membres les plus actifs, ont été exécutés pour avoir refusé de se convertir à l’islam. L’indignation de la communauté internationale a ralenti cette répression. Mais elle n’a jamais réussi à la stopper : la lutte contre les baha’is est désormais larvée. Un document interne signé, en 1991, de la main d’Ali Khamenei, guide suprême de la révolution islamique, détaille une série de recommandations pour régler ce que les autorités appellent “la question baha’ie” : “Le gouvernement traitera les baha’is de telle sorte que leur progrès et leur développement soient bloqués. (...) Il faut les expulser des universités, soit lors du processus d’admission, soit au cours de leurs études, une fois découvert qu’ils sont baha’is. (...) L’accès à l’emploi, s’ils s’affichent comme baha’is, doit leur être refusé. Toute position d’influence, dans le secteur éducatif par exemple, doit leur être refusée.

La France figure au sixième rang des pays accueillant les boursiers iraniens. Parmi ceux-là, à coup sûr, pas un seul baha’i. Les échanges de coopération entre les deux pays comprennent des partenariats inter-universitaires, comme le programme Gundishapur – en référence à une académie des sciences qui fit la renommée de cette ville du VIe au VIIIe siècle – qui développe une coopération scientifique et technique de haut niveau entre des équipes de recherche des deux pays en soutenant la mobilité des chercheurs. Parmi les bénéficiaires de ce projet, à coup sûr, côté iranien, pas un seul baha’i. Certes, nous ne pouvons que nous réjouir de ces échanges fructueux entre les deux pays. Mais nous refusons de cautionner, par notre silence, cette discrimination envers les étudiants et étudiantes baha’is. Elle n’a que trop duré.

La vie intellectuelle et professionnelle des baha’is d’Iran a été mise en sommeil, de la manière la plus subtile qui soit. La majorité des médecins, juristes, comptables, architectes ou ingénieurs baha’is d’Iran aujourd’hui sont proches de la retraite, et leurs enfants sans avenir. Une violence qui ne dit pas son nom, et d’autant plus cruellement ressentie que les fidèles de cette religion considèrent l’acquisition du savoir comme un devoir sacré : selon les commandements baha’is, la connaissance, en particulier celle des arts et des sciences, est la base du progrès de l’homme.

Ils n’ont d’ailleurs pas renoncé à éduquer leurs fils et leurs filles. Depuis 1987, ils agissent, à leur échelle. Ils ont mis en place une université gratuite, dirigée par des enseignants bénévoles, dans l’intimité des maisons, avec ses ordinateurs personnels, ses bibliothèques, et même ses examens. Cette université virtuelle est soumise au harcèlement de l’Etat, qui confisque du matériel, des copies d’examen, voire arrête ses responsables. Malgré cela, ses diplômes en psychologie, informatique, comptabilité, lettres, biologie, pharmacie, droit, études dentaires, sont reconnus par certains employeurs en Iran, et par certaines universités à l’étranger. Mais les ressources sont faibles, comparées au millier de jeunes à former par an. Un bachelier baha’i sur dix peut en bénéficier aujourd’hui : seuls les plus autonomes et les plus brillants sont formés dans ces écoles supérieures artisanales et très sélectives. Les 90 % qui restent grossissent les rangs de la génération sacrifiée.

Le sort des étudiants baha’is d’Iran n’est pas une fatalité. D’abord parce que l’Iran a les ambitions et les moyens d’une société moderne : le niveau d’études de sa population, dans le pays d’Avicenne, de Hafez, et de certains des plus grands cinéastes contemporains, est un des plus élevés de cette région du monde. La qualité de son système universitaire est reconnue. Il accorde par ailleurs une large place aux femmes : contrairement aux idées reçues, les étudiantes sont plus nombreuses que les étudiants en Iran. Le sort des jeunes baha’is n’est pas une fatalité, enfin, parce que le gouvernement iranien est sensible plus qu’on ne le pense à la pression des défenseurs des droits de l’homme.

Tout être humain a droit au savoir, quelles que soient ses origines. Nous sommes solidaires de ces jeunes qui ont soif de connaissance. Nous demandons au gouvernement iranien d’accueillir dans les universités du pays tous les jeunes qui ont passé avec succès l’examen d’entrée, sans exception. Pour que cesse enfin l’épuration culturelle.

Rosine Haguenauer, directrice de recherche au CNRS en biologie
Professeur Jean-Pierre Vernant, historien, professeur au Collège de France
Pascal Lederer, directeur de recherche au CNRS, physicien
Professeur Pierre Gilles De Gennes, professeur au Collège de France, Prix Nobel de physique
Stéphane Robert, directeur de recherche au CNRS, linguiste
Jean-Antoine Lepesant, directeur de recherche au CNRS en biologie
Myriam Chimènes, directrice de recherche au CNRS, musicologue
Professeur Sophie Vriz, enseignante chercheuse en biologie
Miguel Angel Estrella, pianiste, ambassadeur auprès de l’Unesco
Professeur Michel Volovitch, enseignant chercheur en biologie
Sophie Vassilaki, enseignante chercheuse, linguiste
Professeur Claude Cohen-Tannoudji, professeur au Collège de France, Prix Nobel de physique
Professeur François Jacob, professeur au Collège de France, Prix Nobel de médecine
Professeur François Gros, professeur en biologie au Collège de France
Professeur Isabelle This-Saint Jean, enseignante chercheuse, économiste

Le Monde.fr, 14 décembre 2005 - www.lemonde.fr



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