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Revue n° 42-43, 2002

Au Népal, un projet novateur associe alphabétisation et micro-financement


Le Programme pour l’autonomie des femmes se démarque totalement des programmes traditionnels de micro-financement par son approche novatrice basée sur l’utilisation de manuels d’apprentissage. Il rassemble aujourd’hui plus de 130 000 adhérentes qui sont parvenues à créer un millier de banques de village et plus de 60 000 entreprises.

THAKALI CHOWK, Népal — Dans ce village animé situé le long de l’axe routier qui traverse d’est en ouest la plaine du sud du Népal, il est inhabituel, comme partout ailleurs au Népal, qu’une femme possède et dirige une quelconque entreprise. Or, grâce au Programme pour l’autonomie des femmes (WEP), c’est justement ce que Nirmala Khattri Chhettri a pu faire : ouvrir et gérer une petite boulangerie.

Pendant que son mari s’active au four, Madame Khattri Chhettri, 33 ans, s’occupe de tout le reste, depuis les achats jusqu’à la supervision du travail de ses cinq employés. « Elle gère tout », dit Bijay Gaire, collaboratrice locale du WEP qui travaille à Thakali Chowk avec Madame Khattri Chhettri et d’autres femmes. « Même au sein de la boulangerie, elle travaille plus que son mari. Elle achète la matière première, s’occupe de la paie de ses employés et sert les clients. »

Or, au Népal, où 78% des femmes ne savent ni lire ni écrire, la tradition religieuse et culturelle du pays veut que les femmes restent plutôt à la maison et soient soumises à leurs maris.

Le WEP bouleverse radicalement non seulement les modes de pensée et les comportements des femmes mais aussi l’idée que se font les spécialistes du développement international de la capacité des femmes à gérer des affaires et à participer à des activités collectives et sociales.

Fondé sur un nouveau modèle d’initiative personnelle qui combine l’alphabétisation et l’éducation à une formation pratique dans le domaine de la banque et du développement d’entreprises, le Programme a permis en trois ans à plus de 130 000 femmes du sud du Népal de reprendre confiance en elles et de devenir autonomes.

Le taux d’alphabétisation des femmes participant au programme est passé de 15% à plus de 90%. Plus de 60 000 nouvelles petites entreprises ont été créées et environ 70 000 « campagnes sociales » ont été lancées au niveau local contre des problèmes tels que l’alcoolisme, la violence dans les ménages, le travail des enfants et la traite des jeunes filles.

Une approche du micro-crédit radicalement nouvelle

Le Programme pour l’autonomie des femmes repose, entre autres, sur un système particulier de prêt à petite échelle, communément appelé le micro-crédit, qui permet aux participantes d’apprendre à créer et à gérer leurs propres banques dans leurs villages. Les responsables du projet et les spécialistes du micro-crédit estiment que ces banques sont beaucoup plus subtiles que les circuits d’épargne traditionnels existant dans le monde, car ces banques démarrent sans capitaux extérieurs. C’est la capacité locale de prêt qui permet la création de nombreuses micro-entreprises dans la région.

« Ce qui me paraît le plus spectaculaire dans ce programme, c’est qu’il ait touché autant de personnes, près de 130 000 aujourd’hui », dit Jeffrey Ashe, consultant international en micro-financement. « Ces résultats sont assez extraordinaires. Pratiquement aucun programme au monde n’a atteint cette envergure, sauf peut-être la Banque Grameen (au Bangladesh), et aucun n’a connu un développement aussi rapide.

« La deuxième remarque que l’on peut faire, c’est que ce programme sort totalement de l’orthodoxie en matière de micro-financement selon laquelle une ONG prête de l’argent avec intérêt. Ce qui tranche dans le WEP c’est que chaque groupe est indépendant et rassemble ses propres économies pour prêter de l’argent aux autres membres », dit M. Ashe. « Ainsi, au lieu de rembourser une ONG, l’argent est reversé aux membres sous forme de dividendes. »

M. Ashe n’est pas le seul à penser que, grâce à ce système, le Programme est non seulement rentable mais aussi parfaitement viable. En effet, les femmes apprennent d’abord à lire, écrire et compter, puis, à l’aide de manuels, à créer des banques de village qui à leur tour prêtent à des entreprises gérées par des femmes du groupe, tout en conservant les dividendes des prêts au sein du groupe.

« Nous avons appris à compter et nous pensons que ce programme est nettement moins coûteux que les programmes traditionnels de micro-financement », dit Marcia Odell, qui représente l’organisation Pact Nepal et dirige un groupe du WEP. « Tout le Programme permet aux femmes de se débrouiller par elles-mêmes dans un domaine qui leur tient à cœur, savoir lire et écrire pour avoir de meilleurs revenus. A notre connaissance, aucun autre programme de micro-financement n’a commencé par l’alphabétisation », ajoute Marcia Odell. « Personne n’a jamais fait ça avec des volontaires, des femmes prêtes à aider d’autres femmes. »

Le Programme, qui est administré par Pact, une ONG internationale basée aux Etats-Unis, a été financé au départ par la US Agency for International Development. Il a aussi bénéficié du partenariat d’une ONG d’inspiration bahá’íe basée au Népal, Education Curriculum and Training Associates (ECTA). C’est elle qui a aidé à la mise au point de la plupart des matériels didactiques et qui est à l’origine de nombreuses innovations [Voir article sous le titre « L’ECTA met l’accent sur la responsabilisation ... » dans le même numéro].

Fonctionnement du Programme

Le meilleur moyen de comprendre le WEP est sans doute d’observer comment il fonctionne dans un village comme Thakali Chowk où un groupe de femmes ont créé leur propre banque et font crédit à ses membres, comme à Mme Khattri Chhettri qui a emprunté l’équivalent de 390 euros pour ouvrir sa boulangerie.

On commence par former un groupe d’alphabétisation. Celui de Thakali Chowk a été formé en février 1999 avec l’aide d’une ONG locale, le Nawalparasi Environment and Rural Development Centre, qui est le distributeur local des matériels pédagogiques du WEP.

Le Programme est original en ce sens que ce sont les membres qui savent lire et écrire (et non des enseignants extérieurs, rémunérés à cet effet) qui enseignent aux autres à l’aide d’un manuel facile à suivre créé par l’ECTA. Pour ce qui est de l’alphabétisation, il s’appuie sur l’expérience d’une initiative déjà menée par Pact au Népal baptisée WORD (Women Reading for Development) qui avec des méthodes similaires a appris à lire et à écrire à quelque 500 000 femmes et a suscité l’admiration et l’attention internationale.

Lorsque le groupe a terminé cette phase d’alphabétisation, il passe à un deuxième manuel intitulé « Créer notre banque », qui conduit les femmes par toutes les différentes étapes de la création d’une banque. C’est en avril 2000 que les femmes de Thakali ont ouvert la leur.

Les participantes apprennent à utiliser diverses formes d’instruments bancaires depuis le livret d’épargne individuel jusqu’aux livres de compte. Elles apprennent aussi à élire les personnes qui constituent le personnel d’une banque : trésorier, directeur, secrétaire et contrôleur financier. D’autres manuels d’enseignement apprennent aux femmes à emprunter et à créer une petite affaire.

« Il est fréquent que des groupes de femmes, dans le monde entier, créent des associations tournantes d’épargne et de crédit », précise M. Ashe. « Mais ici, c’est très différent. C’est beaucoup plus souple en ce sens que les gens apportent leurs économies, en plus ou moins grande quantité, ce qui ne les oblige pas à faire des emprunts. Au contraire, ceux qui ont besoin d’argent peuvent le retirer et les prêts peuvent être relativement importants.

« Ce sont de vraies banques de village », dit encore M. Ashe. « Les femmes bloquent leurs économies, font des prêts, et ont pour actionnaires les épargnants qui reçoivent des intérêts en retour. »

L’esprit d’entreprise comme moyen de pouvoir

« Il existe des banques de village dans plus de cent pays », dit Cheryl Lassen, experte indépendante en micro-financement qui a aidé à la conception des manuels d’instruction. « Cependant, ce programme se distingue des autres par le fait qu’il rend les femmes autonomes.

« Dans toutes la série des manuels, la notion d’entreprise est présentée non seulement comme un moyen pour faire fructifier vos propres économies mais aussi comme un moyen pour permettre à la banque de se développer, elle aussi », dit Mme Lassen. « Je pense que les femmes qui font partie du WEP ont plus le sentiment d’être à la fois propriétaires, dirigeantes et créatrices de richesse qu’avec d’autres projets. Ainsi, elles ne sont pas seulement objets mais aussi maîtresses de leur développement. »

Les membres du groupe de Thakali Chowk, qui a pris le nom de Banque Mahila Sewa, a créé en peu de temps huit entreprises, dont cinq échoppes, un élevage de chèvres, un élevage de poulets et la boulangerie de Mme Khattri Chhettri.

« J’ai emprunté, il y quatre mois », dit Mme Khattri Chhettri. « J’ai aujourd’hui cinq employées et vends pour 5 000 roupies (népalaises) [environ 80 euros] de marchandise par semaine. »

Elle ajoute que son mari, qui est boulanger, possède les compétences et le savoir-faire nécessaires. Malgré tout, ils ne pouvaient se permettre d’emprunter aux autres sources de crédit qui leur demandaient un intérêt de 60% par an. Les banques de village, elles, ne prélèvent que 24% par an et grâce à cet intérêt relativement bas elle a pu monter son affaire.

Un millier de banques de village

Le WEP, qui fonctionne dans 21 des 75 districts du Népal, a permis à environ 6 600 femmes d’apprendre à lire, écrire et compter et à constituer des groupements d’épargne depuis le lancement du projet en décembre 1997. Un millier de banques de village ont ainsi été créées, « ce qui représente un très vaste programme », dit Mme Lassen. « Les autres programmes similaires ne créent généralement pas plus de 50 à 100 banques. »

Selon un rapport de l’organisation Pact, les femmes qui font partie de ces groupes ont épargné collectivement environ 1,8 million d’euros dont elles ont emprunté environ 1,6 million pour leurs propres besoins. Cet argent ne vient pas de l’extérieur. Il a été mis de côté par les femmes à raison de quelques roupies par semaine, prélevées sur l’argent du ménage.

« Auparavant, c’était très difficile de faire des économies », dit Shanta Marasini, contrôleur des comptes de la banque Pushpanagar du village de Rajena près de la ville de Nepalganj située sur la côte ouest. « Nous devions rembourser notre prêt à quelqu’un d’autre. Maintenant nous avons le sentiment de nous rembourser
nous-mêmes. »

Dimension sociale du Programme

Les 30 membres de l’association des femmes de Rajena ont constitué leur groupe d’alphabétisation en septembre 1998, elles n’étaient alors que 10 à savoir lire. En 2000, elles savaient toutes lire, écrire et compter.

Elles ont créé leur banque en février 2000 et avaient déjà accumulé en novembre près de 26 000 roupies népalaises, soit l’équivalent de 400 euros. Elles ont prêté cet argent à des femmes qui voulaient se lancer dans toutes sortes de petites entreprises, librairies, quincailleries et épiceries ou élevage de poulets et de chèvres.

A 27 ans, Bishnu Marasini raconte que grâce au faible taux d’intérêt offert par le Programme, elle a pu développer son petit élevage de poulets qui est aujourd’hui le revenu principal de la famille, soit environ 35 000 roupies par an (550 euros).

« Je n’aurais pas pu développer mon affaire si je n’avais pas fait partie de l’association », dit Mme Marasni, qui est aussi secrétaire de la banque Pushpanagar. « Avant, mon mari travaillait dans un magasin de meubles. Mais il a quitté cet emploi et se consacre entièrement à cette affaire. Nous gagnons aujourd’hui beaucoup plus que mon mari autrefois. Avant, je dépendais entièrement de lui, mais maintenant nous travaillons ensemble », dit-elle. « Je gagne de l’argent et je me sens moins dépendante. »

D’autres membres du Programme reconnaissent, elles aussi, que depuis qu’elles peuvent mettre de l’argent de côté, elles ont plus confiance en elles et se sentent plus indépendantes, mais que c’est surtout grâce à la banque qu’elles ont pu créer et gérer.

« Nous établissons entre nous des relations de confiance et de respect mutuels », dit Basanti Adhikari, membre de la Pushpanagar. « Nous avons fini par nous comprendre car nous avons beaucoup de points communs. Nous avons partagé nos problèmes en en parlant entre nous. »

Le troisième aspect du Programme, outre l’alphabétisation et la banque, est l’action sociale à laquelle les membres du groupe sont encouragés à participer. La Fondation asiatique a financé et appuyé la création d’un module d’enseignement intitulé « Droits, responsabilités et conseils juridiques » qui est dispensé en six mois par les personnels de l’ONG.

Il ressort d’enquêtes menées par Pact que les associations ont lancé plus de 70 000 campagnes sociales locales. « Les femmes aiment connaître leurs droits et elles ont plaisir à prévoir comment elles vont modifier telle ou telle chose dans leur communauté », dit Marcia Odell. « L’activité la plus populaire semble être les campagnes contre l’alcool ou le jeu mais il y a aussi beaucoup de campagnes contre la dot, contre la traite des filles vers l’Inde et contre la violence conjugale. »

Ainsi, dans le village de Bardhawa, situé également à proximité de Nepalganj, un groupe du Programme s’est mobilisé pour empêcher le mariage d’une fillette.

Les membres reconnaissent que l’apprentissage de la lecture et de l’écriture a rapproché les femmes. Cela les a encouragées à réfléchir à ce qu’elles pouvaient faire pour aider les autres. C’est grâce à ce nouveau sentiment de solidarité qu’un groupe du Programme a décidé de se mobiliser pour empêcher le mariage d’une fillette dans le village voisin.

« Nous sommes toutes allées voir les parents pour leur parler. Nous sommes restées avec eux pendant un bon moment et avons fini par les convaincre », dit Sumat Rani Chaudary, présidente du groupe.

Les éléments novateurs du WEP

Selon les responsables du projet, le succès du Programme est dû à certaines innovations importantes dans son approche de l’alphabétisation, de l’épargne, du crédit et de la mobilisation sociale.

Premièrement, ils ont le sentiment que les manuels d’apprentissage ont joué un rôle capital en présentant, d’une manière originale, ce que sont l’alphabétisation, la banque et la création d’une entreprise expliquées en termes simples mais efficaces, souvent à l’aide d’histoires courtes et de dialogues entres les habitants du village.

« La magie du WEP tient à plusieurs raisons », dit Connie Kane, vice-président de Pact qui supervise le projet. « Les manuels en font partie. C’est étonnant de voir comment les femmes s’en servent et les font passer autour d’elles. »

Un autre principe important du projet est d’encourager les femmes, dès le départ, à devenir indépendantes. Contrairement aux autres programmes d’alphabétisation menés au Népal où tout est fourni gratuitement depuis les livres et les enseignants jusqu’à l’éclairage et le kérosène pour les cours du soir, les femmes qui participent au WEP ne reçoivent rien gratuitement. Elles doivent acheter leurs propres livres qui sont proposés à un prix très avantageux.

« Le fait d’acheter leurs livres donne aux femmes un sentiment de propriété », dit Bhaktaraj Ranjit, directeur du WEP au Népal. « Les femmes ont le sentiment que ce programme leur appartient. Elles gardent donc longtemps les livres et les manuels. Et puis, elles prennent ça au sérieux. »

Le Programme s’inspire beaucoup de la « pensée positive », une nouvelle méthode utilisée dans les entreprises qui encourage l’individu à avoir une image positive de lui-même. Appliquée au WEP, cette méthode s’intitule « pensée et action positives » et vise à aider les femmes à s’arrêter davantage sur leurs succès que sur leurs échecs.

« Le principal défi à relever aujourd’hui pour mener à bien le développement est la motivation », dit Keshab Thapaliya, membre du personnel de l’Education Curriculum and Training Associates (ECTA) qui participe au WEP depuis le début. « La pensée et l’action positives encouragent les gens et les empêchent de se laisser abattre par leurs problèmes. »

Un autre avantage du projet tient au fait qu’il a été conçu par des spécialistes de l’alphabétisation qui ont su monter rapidement un projet de formation peu onéreux faisant appel aux femmes elles-mêmes.

« L’idée de génie a été de démarrer le WEP avec des économies », dit Mme Lassen. « On n’a pas eu besoin d’emprunter ni de commencer petitement. Par le biais de l’alphabétisation, le programme a pu s’adresser à la masse. Tous ceux qui voulaient avoir les livres et se joindre aux groupes ont pu le faire. Ainsi, les femmes ont pu se familiariser très facilement et beaucoup plus rapidement avec les techniques bancaires et aussi d’une manière beaucoup plus valorisante. »

Au mois de janvier 2002, le WEP a remporté, pour la deuxième fois, le prix Development Marketplace octroyé par la Banque Mondiale. Le WEP, ainsi que les 33 autres lauréats du concours, sélectionnés parmi 2 400 candidats, ont reçu une somme totale de 4 millions de dollars afin de soutenir leurs activités de développement.

Le WEP a décidé d’utiliser le montant qui lui a été octroyé afin de lutter contre le virus du Sida, qui a atteint des proportions considérables au Népal, par la mise en place d’un projet intitulé « Combattre le VIH/Sida : une approche d’alphabétisation et une approche économique ».

Marcia Odell résume ainsi le projet : « C’est un formidable hommage à l’esprit des femmes népalaises qui ont été poussées par leur envie de survie à devenir des lectrices, des banquières, des entrepreneurs et, aujourd’hui, des combattantes contre le VIH/Sida ».



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Dernière mise à jour le 24/11/2017